Révélé par les compilations Street Lourd en 2010,Niro est devenu en quatre ans l’un de ceux qui comptent dans le rap français. Sorti au début du mois de juin, son deuxième album –Miraculé- s’est déjà vendu à 10 000 exemplaires, et une tournée se prépare pour l’automne. Rencontre dans un café parisien avec le rappeur originaire de Blois, qui carbure, pour l’occasion, au jus d’ananas.

Votre premier album s’appelait Paraplégique, puis il y a eu l’EPRééducation, qu’est-ce qui a changé pour en arriver à Miraculé?

Je voulais donner du sens à cette trilogie. J’ai commencé avec Paraplégique, parce ce que ma musique était condamnée à ne pas marcher. J’y croyais pas trop, même si j’ai tout fait pour. Comme ça a fonctionné j’ai signé chez AZ, c’était un bon début, comme une rééducation. Et voilà, finalement Miraculé, parce que je sors un deuxième album, ça marche alors qu’au départ ce n’était vraiment pas gagné. Mais attention, je ne compare pas ça au fait d’avoir un handicap physique, je ne prétends pas connaître leur mal, c’était surtout pour imager la chose.

 
 
Pourquoi ça a marché finalement?

D’après ce qu’on me dit, les gens me trouvent sincère. Je ne fais pas le poisson mort qui se laisse porter par le courant, les modes. Je n’ai jamais essayé de faire des tubes radio, je ne passe pas mon temps à faire la fête, donc je ne sais pas pourquoi je chanterais la fête. Ma vie ce n’est pas ça, ça ne l’a jamais été. Mais je ne veux pas tomber dans la victimisation: je raconte juste ma vie. C’est cette véracité qui plaît aux gens je pense, la façon dont je décris la réalité. J’ai l’impression que c’est plus que de la musique, c’est de l’identification. La vie que je raconte, c’est la mienne, mais c’est aussi celle du public. Et au final, ça devient une relation humaine plus que musicale.

La visibilité du rap hardcore n’est pas aussi en train de progresser avec des artistes comme Kaaris, Booba, Joke… ?

Pour Ceux ou 93 hardcore, tu sautais, tu dansais pas. Aujourd’hui, il y a plus de filles qui écoutent ce genre de musique, plus de second degré aussi. Je reçois même des messages de personnes de 60 ou 65 ans, des mères de famille: leurs enfants écoutent, ils entendent et ensuite ils accrochent.

Vous avez passé combien de temps sur cet album ?

J’y travaille depuis un an et demi, mais tout s’est accéléré dans les quatre derniers mois. Avant j’étais en tournée, je l’écrivais, je le préparais. Le plus dur a été d’innover, de varier, de trouver l’originalité, en termes de musicalité, de texte, de mixage. Il fallait faire quelque chose de plus intimiste.

Intimiste?

Oui, je voulais que ce soit introspectif, plus autobiographique. Dans mes projets précédents, j’étais dans l’affirmation, c’était très impulsif, plus dans l’ego trip. Là c’est plus réfléchi. Je voulais faire les choses correctement, faire plus attention à ce que je dis. J’avais pas envie de tirer les yeux fermés.

Et musicalement, vous vouliez quoi pour «Miraculé»?

Je voulais qu’il y en ait pour tout le monde, sans que ça change mon discours. C’est un challenge de rester soi-même après autant de projets. J’ai essayé de varier les instrus, les flows. J’ai un morceau, TKt mm pas, qui est à 50 bpm, les placements sont beaucoup plus compliqués, il y a plus de pieds, plus de mesures… Il faut être mathématicien pour pouvoir poser sur un beat très lent.

Comment s’est faite la collaboration avec Kaaris pour Tchi tchi ou la mort ?

C’est Therapy qui me l’a proposé en 2013, pour Rééducation. On ne se connaissait pas, mais ça paraissait pas mal de réunir les deux qui avaient le vent en poupe. Ça ne s’est finalement pas fait à l’époque. Puis, pour Miraculé, on s’est rencontrés et le feeling est bien passé. C’est quelqu’un de très gentil, il m’a bien accueilli à Sevran.

Tchi tchi ou la mort:

Auriez-vous envie de faire des featurings avec des rappeurs américains?

Oui, j’aime bien Meek Mill, 2 Chainz, The Weeknd, Rick Ross pour son originalité, sur Mastermind par exemple.

C’est plus difficile de se faire connaître en venant de Blois plutôt que de la banlieue parisienne ou marseillaise?

Oui bien sûr c’est beaucoup plus difficile. Pour percer dans ce milieu, il faut être investi tous les jours, et aller là où les choses se passent… Les média, les labels, tout ce qui peut porter ta musique vers le haut est à Paris. Et puis je n’avais pas la même crédibilité au départ qu’un mec du 92 ou du 93,. Je rappais sur les cités, alors que les gens se disaient «oui mais en fait il vient de la campagne», mais des cités il y en a partout en France… Et j’ai fait des featurings avec tout le monde, la plupart des rappeurs français en tout cas. C’est grâce à mon travail que je m’en suis sorti. Je suis un acharné.

Vous rappez «On est devenus ce qu’on voulait pas être, à force de miser sur le paraître» sur «VivaStreet», mais le clip montre un hôtel de luxe et des grosses cylindrées…

C’est quelque chose d’assumé. On mise sur le paraître, la preuve avec ce clip. Mais tout le monde dans le rap est devenu bling-bling, même ceux qui critiquaient ça, moi y compris. La vraie question, c’est pourquoi est-on devenus comme ça ?

Votre concert à Fleury-Mérogis a été annulé par la municipalité au début du mois de juin. Jean-Marc Fresil, l’adjoint à la culture, expliquait: «Dans ses chansons, les femmes sont traitées plus bas que terre, pour nous, il n’est pas possible que la ville soit associée à ce concert.» Vous avez compris cette décision ?

Je ne pense pas que c’était la vraie raison. C’était une stratégie du maire pour faire parler de lui. Je suis persuadé qu’ils ont déjà eu des chanteurs plus hardcores que moi dans leur ville. La preuve, ils ont ensuite sorti un autre argument, l’association organisatrice du concert ne les aurait pas prévenu, alors qu’il y avait des affiches partout dans la ville depuis deux semaines… La mairie voulait se faire mousser, ils ont réussi. On m’a conseillé d’aller en justice, mais je ne le ferais pas. Ils ont expliqué qu’on ne partageait pas les mêmes valeurs. Ça veut dire que moi, le public, on a aucune valeur? Qu’on ne respecte rien ? Mais qui est-il pour nous juger?

Vous pourriez accepter de ne pas interpréter certains titres pour pouvoir faire les concerts? 

Bien sûr, si ça gêne vraiment, mais ce n’est même pas ça: ils ne se sont pas intéressés à ce que je chante, à ma culture. Alors qu’il y a d’autres chansons, commeFier de nous, où je dis aux femmes de rester debout… Pour ceux qui veulent me connaître, il faut écouter Mama, sorti avant cette polémique, il faut écouter les morçeaux où je parle de nos sœurs qui se battent, qui font des études. Je parle de ça, personne ne dit rien, et quand je fais VivaStreet sur la prostitution, on me tape sur les doigts… C’est toujours le négatif qui ressort dans les média. Vous croyez que je ne respecte pas les femmes? Que je ne respecte pas ma mère, ma sœur, ma femme? On vit dans un pays de libertés, quand le maire interdit un concert, il va à l’encontre des principes de la République.

VivaStreet:

Vous pourriez autocensurer vos prochains textes?

Pas du tout, j’irais aussi loin que je peux aller, et je continuerais à retranscrire la réalité telle que je la vois. Que ça plaise ou pas. Monsieur le maire n’a pas ma vie, je peux comprendre ça, mais ça n’engage que lui, et il n’a pas à imposer ses idées.

Et le site Vivastreet a réagi à votre titre?

Non rien du tout. Ils ont dû être contents, ça leur a fait un bon coup de pub. Je n’ai pas endommagé leur business. Le but c’était aussi de faire un rapprochement entre le monde du rap et celui de la prostitution. Il y a beaucoup de similitudes.

A la rentrée, vous entamez une série de concerts dont un au Bataclan. Avez-vous déjà prévu votre dispositif?

Oui, on travaille dessus, mais je ne veux pas en dire trop. Entre les clubs, ma tournée, celle de Kery James, ça fait trois ans que je tourne. J’ai vraiment acquis de l’expérience sur scène, c’était le but. Les gens ne se rendent pas compte, mais c’est difficile de faire un concert à bloc, sans aucun temps mort. Je voulais être prêt, rodé… Le Bataclan devra être le plus gros concert de ma vie.